Première journée
Les balbutiements
Il faut savoir que dans mon groupe d’amis, nous exerçons tous des métiers fortement intéressants. Et ce qui nous intéresse ici, si vous avez un peu suivi mes story Instagram, c’est une de mes très bonnes amies qui se trouve être relieur d’art. Lorsque mon projet « Parfaite Agonie » a vu le jour, je me suis dit que ce pourrait être sympa d’avoir une version vraiment de luxe, avec une belle toile et une belle dorure. Sachant que je bavais déjà sur le travail de mon amie, et que j’avais plusieurs carnets provenant de son atelier.
Aussi, lorsque spontanément, nous nous sommes mis à parler de réaliser un relié de mon roman, j’ai ressenti une vague de soulagement. Nous étions sur la même longueur d’onde.
Et ça… c’était il y a un moment. Car j’ai mis un paquet de temps avant de finaliser mon projet. Et là, arrive le moment où je commande des reliés semi-industriels afin d’avoir une base pour travailler. Puis, celui où je me retrouve à l’atelier avec elle, pour trois jours de boulot où elle m’a eu sur le dos afin que je puisse filmer et photographier le processus.
Du relié semi-industriel, il ne reste plus rien. La couverture en carton est dans un coin, elle nous a servi de support pour des tests sur d’autres éléments, et la seule chose que Pause Reliure a conservée, ce sont les cahiers.
Plaçure et vocabulaire

Elle commence alors à vérifier qu’il n’y a pas de résidus de colle, sur chaque feuille de chaque carnet. Tout en m’expliquant les étapes de la reliure, qui ne porte d’ailleurs pas le nom de reliure, mais d’emboîtage. Je la laisserai expliquer la différence, et également faire une petite comparaison avec les livres reliés semi-industriels.
La différence entre un emboîtage et une reliure… facile à montrer, plus complexe à expliquer, mais tentons ! Ce sont deux structures différentes. Si les premières étapes sont les mêmes, elles se différencient au niveau des cartons :
La reliure traditionnelle va utiliser les rubans/ficelles de la couture (les rubans ou les ficelles sont en quelques sortes la colonne vertébrale de la couture) pour rattacher les cartons au bloc texte. Ils seront incrustés dedans et la couvrure se fera sur le livre déjà formé.
L’emboîtage quant à lui, va faire la couvrure à part du bloc texte. La couverture du livre sera donc emboîtée sur le corps d’ouvrage à la fin.
La reliure traditionnelle (dite passée carton) est plus solide et nécessite beaucoup plus d’étapes qu’un emboîtage.
L’emboîtage artisanal — comme réalisé ici — a un travail du corps d’ouvrage identique, jusqu’aux cartons, à la reliure traditionnelle, lui apportant une solidité et une durée dans le temps beaucoup plus grande que la reliure industrielle.
Petite note d’ailleurs, TOUTES les reliures industrielles ou semi-industrielles SONT des emboîtages. La reliure fait partie des métiers où la machine ne peut remplacer la main de l’homme.
J’avoue avoir commencé le travail avant l’arrivée d’Elina. Les toutes premières étapes, elle ne les a pas vues. Avant toute chose, je collationne. Alors, soyons précis sur ce terme, même si j’adore manger, je ne casse pas la croûte sur le livre. Collationner est l’étape qui consiste à vérifier que le livre est bien dans le bon ordre, que chaque page est à sa place. Une fois le collationnement réalisé, commence les étapes de la Plaçure. Sont regroupées sous ce nom toutes les étapes qui arrivent avant la couture. Il y a le débrochage, qui consiste à enlever la couverture d’origine, ainsi que la couture du livre broché, la colle qui se trouve sur son dos, et enlever délicatement chaque cahier. On peut avoir également le montage des couvertures sur onglet pour les incorporer au bloc texte — que l’on n’a pas réalisé ici — et la restauration des cahiers s’il y a des lacunes ou des déchirures — ce qui ne fut également pas le cas sur le broché — .
Elina m’a rejoint au moment où je finissais d’enlever les petits surplus de colle à l’intérieur des cahiers. (Une feuille pliée en deux = un feuillet. Plusieurs feuillets regroupés ensemble = un cahier. Oui, comme vos vieux cahiers de brouillon. C’est le même principe)
Le but de cette étape est d’éviter d’avoir du surplus d’épaisseur qui pourrait gêner la réalisation de la couture et de l’endossure (pas de panique ce terme sera expliqué un peu plus loin).
Grecquage au couteau à pain
Moi, pendant qu’elle s’embête à enlever chaque petite boule, je suis en train de m’extasier sur la toile que nous avons choisie ensemble. Elle est belle, chatoyante, avec un reflet métallisé magnifique.
Mes petits yeux pétillent, je la vois mesurer, plier, couper les pages de garde. Utiliser son petit gabarit (qui est immense), afin de voir où elle va faire sa couture. Puis passer un grand coup de « couteau à dents » avant de passer à l’étape la plus satisfaisante à regarder : la couture.



Ce qu’Elina appelle « couteau à dent » voire « couteau à pain » (non, je ne te juge pas, j’aime les dents elles permettent de manger du pain) c’est ce qu’on appelle une scie à grecquer. Elle permet comme son nom l’indique de faire des grecques. Alors non, je ne fabrique pas des petits athéniens ou des petits spartiates. Mais reprenons depuis le début, quand le livre est prêt pour la couture, je le taque et le place dans un étau de manière à ce qu’il soit bien droit et bien d’équerre. Je trace alors l’emplacement des rubans et des points de chaînette. Cette étape nommée le grecquage, permet de faire en sorte que tous mes cahiers soient cousus de la même manière ensemble. Je fais donc des grecques, des trous, dans le dos du livre avec ma scie à grecquer.
Il faut que je fasse une grecque suffisamment profonde pour que cela perce tous les feuillets des cahiers, mais pas trop pour ne pas qu’elle se voie une fois la reliure terminée.
Couture
Ensuite, je monte mon cousoir. Le cousoir, c’est la plateforme en bois avec deux « vis » (merci Elina) en bois géantes sur lesquelles est fixée une barre sur laquelle je tends mes rubans en les alignant au niveau des emplacements prévus précédemment lors du grecquage. (Heureusement pour vous, Elina mettra une photo, car si l’on n’a pas une vague idée de l’outil c’est complexe)
Le choix du fil de couture est important, car le dos doit monter d’un quart de l’épaisseur du livre. Il faut prendre plusieurs facteurs en compte : le type de papier, le nombre de cahiers entre autres. Ce sera pour nous un fil 30 (un fil plutôt fin, car il n’y a pas mal de cahiers et que le papier n’absorbe pas trop l’épaisseur du fil). Et ensuite, on coud !

J’aurais pu rester des heures à regarder ses petites mains pleines de doigts manipuler son aiguille afin de coudre les cahiers sur ses rubans. Sauf qu’il faut que je prenne des photos, il faut que j’enregistre afin de nourrir mes réseaux sociaux. D’ailleurs, je lui ai répété plusieurs fois que j’adorais ses mains. Elle a des mains d’artisans, elles sont belles. Elle me raconte alors une anecdote sur un photographe qui ne trouvait pas ses mains photogéniques.
« Un artisan n’a pas des mains parfaites et manucurées, il a des mains de travailleurs. »
Rien qu’à ce niveau, je suis émue de voir mon livre qui prend forme. Elle met de la colle sur le dos, laisse mon petit sous presse, puis va travailler le dos afin qu’il prenne une belle forme bien arrondie.





Endossure

Une fois la couture finie, je sors le livre du cousoir, je corrige les quelques défauts de couture, je le taque sur le dos et en tête (tête = haut du livre, queue = bas du livre, gouttière = la tranche d’ouverture du livre). Je passe ensuite une couche de colle sur le dos pour finir d’unir en un seul bloc le corps d’ouvrage. Je laisse sécher sous un ais de bois et un poids. En reliure, nous parlons de mise en presse ou mise sous presse quand l’ouvrage va dans une presse où nous mettons plusieurs tonnes de pression sur le livre. Ici nullement besoin pour cette étape, un simple poids de 5 kg suffit.
Et comme souvent en reliure, je laisse sécher. Les temps de pauses sont importants.
Une fois le dos sec, je prends un marteau ou une masse et avec le plat de l’outil, je tape sur le dos pour créer un arrondi. Arrondi facilité par le fait que le dos a monté avec la couture !



Et on arrive à la fameuse endossure ! Je prends donc le livre avec le dos arrondi et je le place dans mon étau à endosser (Jared de son petit prénom). Le dos sort des mâchoires de Jared (quelle phrase étrange…) et avec un marteau, je vais aider les cahiers à se coucher sur ces dernières. Le but est de finir l’arrondi et de créer un espace de l’épaisseur du carton pour que celui-ci s’imbrique parfaitement et qu’il n’y ai pas de bosses ou de creux entre le dos et le carton une fois la couvrure réalisée.
Petite note : cet espace s’appelle un mors.


Mousseline, composteur et fin de journée
C’est maintenant le moment de tailler les cartons : La hauteur du livre +3 mm de chaque côté & la largeur du livre depuis les mors + 3mm. Nous avons donc un livre avec 3 mm de chasse.
Et là, je l’entends parler de mousseline. Dans ma tête, je m’imagine un morceau de tissu fluide, comme celui avec lequel on fait des jupes. Alors quand elle sort un tissu plutôt rigide, je remarque ça me fait penser à de la tarlatane. Et on rigole de la différence de nom entre deux métiers différents. Même si la couture n’est pas réellement mon métier, mais bref.
Elle recolle, m’explique plusieurs choses, avant de remettre du poids dessus, et on arrive doucement à la fin de notre première journée de boulot. Nous ne pouvons plus beaucoup avancer, car il faut que ça sèche. En attendant… nous prenons un peu d’avance et faisons quelques tests de dorure avec ses petits fers (je ne sais absolument pas comment s’appelle l’outil où elle met ses caractères, mais c’est un truc sur lequel j’aurais très certainement pu me brûler au 56e degré vu ma dextérité légendaire). On discute du dos, de ce que l’on va faire, on aborde également les plaques de dorure pour la couverture et le derrière du livre, etc. Après avoir pris un mini bout de toile, elle fait un petit test avec un point argenté pour me montrer ce que ça va donner. Je suis tellement excitée que je n’en peux plus. Mais c’est avec des envies de VITE voir le travail finalisé que je vais me coucher.

La mousseline, on ne parle pas ici de purée (mais maintenant, je suis sûre que vous avez la musique en tête, et ça me fait plaisir, car je ne suis plus la seule). C’est un tissu rigide, comme l’a dit Elina, aux mailles très larges. Un tissu plein de trous ! Qui sert à renforcer le dos. Pour un emboîtage, je le fais un peu moins haut que la hauteur du dos et plus large de 3 cm de chaque côté. La mousseline permettra de consolider le lien entre les cartons et le corps d’ouvrage lors de l’emboîtage.

Et là une petite mise en presse pour la nuit.
Comme le livre est intouchable jusqu’à demain matin, nous en profitons pour nous amuser avec des tests de dorure au film oeser argent, qui sera utilisé pour la dorure finale.
Je sors donc les polices de caractères, je place dans un composteur (l’outil mystère d’Elina) mes petites lettres, je prends un petit fleuron et on peaufine le titrage du dos.
Fin de la première journée.

